Pour Sacha de Carteret, coiffeur coloriste et créateur du salon My Sacha à Paris, le phénomène est indéniable : « Je n’ai jamais eu autant de demandes de bobs et de carrés courts depuis cet été, de la part de jeunes femmes qui le veulent blond, pour la plupart. C’est joli, pratique, avec peu de contraintes de coiffage. » Symbole d’émancipation, les cheveux courts ont toujours rimé avec liberté. Au XVe siècle, déjà, Jeanne d’Arc adopte la « coupe en rond » réservée aux hommes dès sa première action à Orléans : cheveux taillés en rond donc, mèches de nuque et tempes rasées, suivant une ligne passant au-dessus du sommet de l’oreille.
Le court, une hérésie !
L’apparition de cette coiffure vient de la persistance de la mode des hauts collets montants, en forme de goulots de carafe, appelés carcailles, qui dura de la fin du XIVe jusqu’au XVe siècle. Pour conserver une chevelure un peu longue avec cette sorte de cols, il fallait maintenir les cheveux roulés au-dessus des oreilles. On finit par trouver plus simple de raser la nuque. Dans son ouvrage La Grande Histoire illustrée de Jeanne d’Arc, Monseigneur Debout décrit l’héroïne avec les cheveux bruns, coupés à la hauteur du col, délaissant toute coquetterie de femme pour se conformer à la coutume des chevaliers de l’époque. Durant sa mission, qui dura quinze mois, Jeanne d’Arc a porté continuellement les cheveux taillés à la mode masculine. En réalité, tant qu’elle fut libre de se coiffer en homme, elle ne provoqua chez ceux qui l’approchaient aucune mauvaise pensée.
Le court, la liberté !
C’était d’ailleurs dans ce but qu’elle avait entièrement masculinisé sa personne. Elle resta prisonnière pendant un an. La nature reprit ses droits, faute d’outils lui permettant de se couper les cheveux. Non seulement les parties rasées de sa tête disparurent, mais ses cheveux s’allongèrent, et avec le temps, son jeune visage, encadré d’une chevelure de plus en plus abondante, s’était suffisamment féminisé pour devenir capable d’émouvoir les esprits. Avant le 30 mai 1431, elle fut tondue avant son exécution. Dans le texte officiel de son abjuration du 24 mai, il est dit qu’elle confesse avoir gravement péché en portant les « cheveux rognés en rond en guise d’homme ». Sauf quelques exceptions notables, souvent liées au travestissement comme la pirate Mary Read, de la fin du Moyen Âge à la Première Guerre mondiale, les femmes ne porteront plus les cheveux courts. Il faudra donc attendre la fin de la Première Guerre mondiale, soit six siècles, pour qu’elles prennent le contrôle du marché du travail et que naisse, après les privations, le besoin de renouer avec la vie et la liberté. C’est le début des Années folles. Adieu cheveux longs, chignons et rubans, et apparition du carré court et de sa frange graphique avec la fameuse coupe de l’actrice Louise Brooks. Dans le film muet Loulou, grâce à ses cheveux noirs de jais et sa frange taillée au cordeau, la jeune femme se forge un nom. Elle y incarne une jeune femme libérée et hédoniste. Sa coiffure, si moderne pour l’époque, renvoie cette image de fille insolente et dans le vent.
Le court, la démocratisation !
La coupe dite à la garçonne, très en vogue en 1920, est devenue la coupe à la française des Années folles. Elle est à l’image de la Parisienne libre, qui dégage son cou et sa nuque, sensuelle et séduisante. Une révolution. Coco Chanel l’imitera, et bientôt la plupart des femmes de l’époque adopteront cette coupe de cheveux ultra-courte, juste au niveau de la mâchoire, qui défiait les conventions esthétiques de l’après-guerre. À Paris, le musée Bourdelle détient un buste d’un jeune garçon, Michel Cognacq, réalisé en 1926 par l’artiste d’après des photographies que lui avait remises le père de l’enfant. Il porte la même coiffure qu’Angèle, comme de nombreux petits garçons à cette époque ! Les coupes courtes ont enflammé le cinéma des années 1950 grâce à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, le premier grand rôle d’Audrey Hepburn, qui irradie de fraîcheur et de modernité face à un Gregory Peck au sommet de sa séduction. L’actrice Mia Farrow et sa coupe dans le film Rosemary’s Baby, de Roman Polanski, réalisée par Vidal Sassoon, marquera l’esprit de la génération des années 1960. Mais sa silhouette mince, son long cou et sa coupe courte ne rencontrent pas le succès auprès des hommes de l’époque ! Cinq cents ans après Jeanne d’Arc, ils ne consentent pas encore à laisser entrer les femmes sur leur territoire : le médecin de l’actrice l’aurait accusée de ne plus vouloir être elle-même, et son mari Frank Sinatra aurait menacé de divorcer à cause de ses cheveux coupés courts. Symbole d’émancipation et fer de lance de la révolution sexuelle, Mia Farrow l’androgyne a permis à de nombreuses femmes de s’affirmer. Selon le magazine Elle, cette coupe de cheveux réalisée par le coiffeur Rudy Marmet est audacieuse, au point qu’Angèle a hésité à la porter : « J’ai testé les cheveux rouges, j’ai testé les cheveux roux, j’ai testé les coupes un peu déstructurées, un peu courtes. Récemment, je me suis coupé les cheveux très très court. J’ai fait plus court encore. Je sais maintenant que ça ne me va pas », avait-elle déclaré.
Le court, un risque !
Cependant, et comme le souligne Patrick Ahmed, patron des salons Medley, « cette coupe est capable de donner du charisme à condition d’avoir un cou dégagé et de texturiser la chevelure. Sans une bonne technique, la ressemblance avec Jacquouille la fripouille est au tournant ! » Signe de modernité, mais aussi d’une féminité en passe de devenir intemporelle, symbole d’émancipation, le mini-carré signe toujours une période de profondes transformations. À l’ère de #Meetoo et de l’égalité des droits entre hommes et femmes, il n’est pas étonnant qu’il devienne le nouveau fer de lance des jeunes femmes de nos années 2020.



